001 à 020

Je m’appelle Mo. J’ai quarante-quatre ans. Je suis mariée, séparée, divorcée, remariée, pas stable. C’est tout pour l’instant. Ça peut encore évoluer. Tout peut arriver. J’habite un petit appartement de quatre pièces dans le centre-ville. Ma fille ainée a dix-neuf ans. Mon fils dix-sept. On ne vit pas dans la misère, il ne faut pas croire. Ce n’est pas parce que je suis presque deux fois divorcée que je suis une marginale qui vit en-dessous du seuil de pauvreté !
Je travaille comme bibliothécaire dans le lycée du Comté et je gagne très bien ma vie. Allan, mon premier mari verse sa pension alimentaire rubis sur l’ongle comme on dit. Jamais un retard, jamais un rappel. On aurait pu rester ensemble s’il ne s’était pas cassé un beau matin pour les yeux et le cul d’une autre. Dommage.
Après, je suis tombé dans les bras du premier venu, allais-je dire, pour me consoler. Heureusement, il ne m’a pas fait de gosses. Alors nos relations… ça va, ça vient, comme ça peut.
Pour le moment, ça tient.


Lou c’est ma fille. Une fille désirée, pas un accident fait à la va-vite au coin d’une porte. Nous avions fait les choses bien. C’était l’époque où Allan était amoureux et ne regardait pas passer les autres avec un filet de bave au coin des lèvres.
Nous étions allés au resto sur la côte. On avait mangé léger, un repas au saumon fumé et vin blanc. C’est tout. Puis nous étions rentrés chez nous en écoutant les Bee-Gees dans la voiture. Une nuit d’amour, une belle nuit d’amour.
Et quand je dis nuit, ce n’est pas exagéré. Je ne me souviens plus combien de fois je me suis donnée à lui ni combien de fois il m’a prise, mais je me souviens de nos visages, de nos regards, de nos sourires.
Je n’ai même pas été surprise quand je me suis rendue compte que j’étais enceinte. Allan était en déplacement professionnel. Je n’ai pas voulu lui dire par téléphone. Je voulais lui annoncer de vive voix. Il l’a su à mon premier sourire quand il est rentré.
Il m’a dit : « Fille ou garçon, on l’appellera Lou. »


L’attente de l’arrivée de Lou s’est passée sans histoire. J’ai pu marcher, courir, faire les courses pendant toute ma grossesse.
Je dis ça, ça peut paraître banal et tout à fait normal, mais j’ai tellement d’amies qui ont vécu des grossesses-galères. Alitées pendant la moitié du temps. Pas le droit de sortir si ce n’est pour faire des allers retours à la maternité pour des MAP ( Menaces d’Accouchement Prématurées). Pas de vie sociale, pas possible d’aller montrer fièrement son gros ventre en ville, coincée entre le canapé, les waters et la salle de bains. Une vie de bagne pendant trois ou quatre mois.
Moi, j’ai pu aller à la plage, me baigner, faire du bateau et me montrer. Suivre le regard envieux des hommes sur mes formes. C’est si bon parfois, ça rassure. Rien n’est plus frustrant que l’indifférence des regards.
Nous étions chez mes beaux-parents lorsque les contractions sévères ont commencé. J’en ai carrément été surprise !
Quoi ? Accoucher ? Oh non… Encore un peu s’il vous plait !


J’ai accouché aussi facilement que j’ai porté mon enfant.
Vous allez croire que toute ma vie est idyllique. Vous verrez plus tard que ce n’est pas le cas. Mais il est vrai que cette période a été l’une des plus heureuses de ma vie. Je suis entrée à l’hôpital un samedi soir.
Allan était là. Pas besoin de poser un jour de congé ou de faire des pieds et des mains pour être présent. Quatre heures dans la chambre à suivre l’évolution des contractions sur le monitoring. Voir les battements du cœur de son bébé sur l’écran, ça concrétise drôlement l’idée d’un enfant, d’un petit être qui arrive. Pourtant, Dieu sait qu’elle a bougé et que nous avons joué avec son petit pied ou son bras qui passait sur mon ventre. Mais le cœur reste l’organe de l’amour et le voir vous faire des petits signes, c’est une impression unique.
Puis la salle de travail et l’arrivée de notre petite Lou. Allan n’a jamais lâché ma main.
La surprise.
Nous n’avions pas souhaité connaître le sexe.
De toute façon, c’était Lou.


Avec Oscar, ça va.
On s’est rencontrés chez des amis communs. Une soirée où je n’avais pas vraiment envie d’aller. Lui non plus d’ailleurs, il me l’a avoué plus tard.
J’étais séparée d’Allan depuis deux ans à peine. Les deux gamins sur les bras tous les jours, sauf deux week-ends par mois où leur père les prenait du samedi dix-neuf heures au dimanche dix-huit heures. Ce qui me faisait en gros deux soirées pour moi dans le mois.
Et bizarrement, ces soirs-là j’avais plutôt envie de me poser, de me re-poser, de me lâcher dans le canapé avec une doudoune, un pot de glace au caramel et un bon film à la télé. Allez comprendre pourquoi. Certaines femmes ont besoin d’activité quand elles sont seules, moi j’ai besoin de calme et de tranquillité.
En début de semaine, Anna m‘avait téléphoné. C’était son anniversaire et elle avait décidé d’inviter quelques copains et copines qu’elle ne voyait pas souvent.
J’avais dit oui en cherchant secrètement l’excuse qui me permettrait plus tard de me défiler.


Je suis arrivée la dernière, comme d’habitude. Parce que monsieur s’était fait attendre. Le temps que je lui passe les consignes, que je lui montre ce qu’il y avait dans les sacs, que je lui explique que Lou avait mal au ventre et que Logan avait oublié son Bouboune à l’école, ce qui le rendait on ne peut plus irritable, l’heure de mon arrivée était largement passée. Déjà que je ne suis pas particulièrement à cheval sur les horaires, là, c’était le pompon.
Lorsqu’Anna a ouvert la porte, j’avais plus d’une demi-heure de retard. Et bien évidemment, pour arriver discrètement, il y a mieux. Heureusement pour moi, c’était une belle soirée et tout le monde était dans le jardin. Ce qui laissait plus de place pour se mouvoir et moins pour que les autres se rendent compte que vous êtes écarlate.

Anna m’a présenté ses amis présents : Laurie, une collègue de bureau, la trentaine bien tassée, Doll, une amie rencontrée au squash, quelques hommes dont je ne me souviens ni du nom ni du visage.

Et Oscar.


Comment vous décrire Oscar ? Quand je l’ai vu pour la première fois à la fameuse soirée chez Anna, ça a été le coup de foudre. Immédiat. En fait, comme il faisait beau, Anna avait appelé d’autres copains à la dernière minute pour profiter de la soirée et nous étions une bonne vingtaine à papoter dehors, un verre dans une main et une clope dans l’autre. Des petits groupes s’étaient formés. Je papillonnais de l’un à l’autre, cherchant à me fixer à une conversation qui pouvait m’intéresser.
Il portait une chemisette bleu ciel et un pantalon de lin beige clair. Une fine chaine d’argent pourtant une médaille brillante pendait à son cou. C’était une sorte de trèfle à trois feuilles renversé avec une longue tige. J’ai su plus tard que c’était un o, l’initiale de son prénom en écriture égyptienne. Il buvait un whisky coca avec beaucoup de glace. Participant peu à la discussion, il écoutait plus qu’il ne parlait.
Ce que j’ai aimé au premier regard, c’était son sourire.
Simple et magique.
Envoutant.


Peu à peu, incidemment, nous nous sommes éloignés du groupe. Et nous avons parlé, parlé pendant au moins trois heures.
De tout et de rien. De nos points communs, de nos différences, de mes enfants, des siens, de nos boulots respectifs (il était enseignant à l’époque), de nos passions.
J’ai parlé lecture, mes dernières découvertes, mes coups de cœur. Il a parlé football, baseball. Tout était bon. Tout était intéressant. J’ai expliqué les problèmes de santé de Lou, il a plaisanté sur son fils Michael qui a un an de plus que ma fille. Nous avons comparé nos points de vue sur l’éducation. Nous avons bu, nous avons mangé.
Le temps a passé comme une fleur. Les autres n’existaient pas, n’existaient plus. Nous étions dans notre bulle, dans nos rêves et dans nos mots. Je n’ai jamais autant aimé le football que ce soir-là ! Et puis Anna, en bonne maîtresse de maison, est passée nous voir. Elle s’est incrustée dans notre conversation.
Le duo est devenu un trio, avec une intruse.
Le charme était rompu.


« Tu as vu comment elle était fringuée ?
– Non mais qu’est-ce qu’il fout avec une nana pareille ?
– Franchement, quand t’entends ce qu’elle raconte, t’as peur ! C’est du grand n’importe quoi !
– Il est vraiment comme ça ou il le fait exprès ?
– Comment elle s’appelle déjà ? Maureen ? Son ex était mieux ! Tiens, je l’ai croisée l’autre jour au cinéma. Il y a perdu au change.
– A mon avis, il était éméché. Je pense qu’il en a bu au moins six. A la fin, on ne comprenait même plus ce qu’il disait. »
Vers deux heures du matin, les invités sont partis. Nous sommes restés à six autour d’une bouteille de coca et une de Jack Daniel. Et comme dans chaque soirée, la conversation s’est orientée vers celles et ceux qui venaient de partir.
Ça devenait vraiment trop glauque. Oscar m’a fait un signe, je lui ai souri. J’ai dit à Anna que j’allais rentrer, que les enfants revenaient de bonne heure demain.
Oscar est parti un peu avant moi. On s’est retrouvés au bout de la rue.
Au début de notre chemin.


Mon fils s’appelle Logan. Il a un peu moins de deux ans d’écart avec sa sœur. Vingt mois pour être précise. C’est moi qui ai choisi le prénom. Parce que ce coup-là, les choses ne s’étaient pas du tout passées comme pour Lou.
D’abord parce que Allan et moi ce n’était plus vraiment la même chanson. Les choses se passaient toujours bien, ça n’était pas encore le Titanic qu’on a connu plus tard, mais le bateau avait sérieusement de la gîte.
Deux fois déjà il avait eu des aventures, avec des pétasses de passage comme il disait – après – quand on en causait, ou plutôt quand je le forçais à en parler.
Il était infidèle, mais je le connaissais par cœur. Je lisais en lui comme dans un livre ouvert. A chaque fois qu’il revenait d’une soirée légère, je le devinais, je le sentais, je le flairais. Il avait un je ne sais quoi d’indéfinissable, un air, une attitude, j’allais presque dire une odeur caractéristique. Il puait l’infidélité.
Et ce genre de truc, à moi, on me le fait pas.
Enfin, je le croyais.


La première fois, il s’était entiché de la secrétaire de l’intendante de son lycée. Dix ans de moins que lui. Brune, sauvage, un peu excentrique. Elle puait le parfum. Il avait beau faire ce qu’il voulait, il avait son odeur sur lui. Et pourtant, je suis sûre qu’il prenait des précautions. Je dis il et non pas ils parce que je pense que elle, elle s’en foutait. Elle n’avait pas l’intention de faire sa vie avec lui. C’était un coup comme un autre, et un bon coup, parce que côté plumard, Allan, il était plutôt bien. Ils se retrouvaient deux fois par semaine quand il allait au tennis. La douche d’après match ne suffisait pas à effacer les effluves du parfum de madame.
Ça n’a pas duré longtemps, parce que je n’ai pas été bien longue à flairer la relation, si j’ose dire.
Ça a craqué un samedi matin. Pour un cheveu. Depuis un moment, je cherchais l’indice qui allait le confondre et qui serait l’étincelle qui déclencherait l’incendie.
Et je peux vous dire que ça a chauffé pour son matricule !


Quand les hommes nous trompent il y a deux solutions : soit ils sont sûrs d’eux et arrogants, soit ils deviennent des enfants qui se font gronder après une grosse bêtise.
Allan a été les deux.
Comme un gamin la première fois. Désolé, dégoulinant de culpabilité, m’implorant de lui pardonner, promettant de me décrocher la lune si je le souhaitais en échange d’un sourire et d’une parole conciliante. Nous avions longuement parlé. J’aurais pu lui faire signer son arrêt de mort, sa conversion à l’islam radical ou son inscription au Front National si j’avais voulu. Il aurait tout paraphé les yeux fermés. Cette nana n’était qu’une trainée, c’était bien évidemment elle qui l’avait allumé, le pauvre n’avait pu résister. Ce n’était pas de sa faute, etc…
Ca me faisait un peu mal de le voir ainsi à mes pieds. Moi, j’aime les hommes forts, solides, qui ne ploient pas. J’aurais préféré qu’il reconnaisse, qu’il assume. Mais qu’il reste digne.
La deuxième fois, ça a été une autre chanson !
On en reparlera


Mon Logan a été un bébé adorable. Plus facile à vivre que sa sœur qui a trainé tout un tas de pathologies quasiment depuis sa naissance. Si l’accouchement avait été un véritable plaisir, les premiers mois de sa vie avaient été plus mouvementés. Pour tout le monde. Pour elle d’abord, qui semblait souffrir dès qu’elle mangeait quelque chose. Pour Allan et moi par voie de conséquence. Nous avions de plus en plus de mal à supporter ses hurlements et nos nuits blanches. Les choses se sont tassées vers dix mois quand le pédiatre a enfin isolé la bactérie qui lui vrillait les intestins et lui a prescrit le remède miracle qui a sauvé sa tranquillité et notre sommeil !
Logan, lui, a fait ses nuits à deux mois. Exceptionnel d’après ma mère ! Nous pouvions ainsi profiter de longs moments de repos. Les fins de journée étaient moins tranquilles, entre Lou qui s’agitait et Logan qui réclamait son bib. Mais c’est le lot de tous les parents avec plusieurs enfants. Et nous n’échappions pas à la règle !


Voilà pour les présentations de mes enfants. Je ne vais pas m’étaler plus longuement sur leurs maladies infantiles et leurs premiers émois d’adolescents.
Rien d’autre à préciser si ce n’est que ce sont, Dieu merci, des enfants normaux, avec des hauts et des bas, des enfances adorables, des adolescences chiantes, des sourires, des coups de gueule, des colères et des câlins.
Ils ont eu leurs périodes conneries à la télé (ce n’est d’ailleurs pas terminé pour Logan), leurs périodes bouffe n’importe quoi sauf ce que maman conseille, leurs périodes « je range rien, tout traine derrière moi », leurs périodes sport à outrance et leurs moments pieu toute la journée du matin au soir.
Bref, des enfants normaux.
Lou avait quatre ans et Logan deux lorsque leur père a quitté la maison. Autant dire qu’ils ne s’en souviennent pas ni l’un ni l’autre. En voyant des photos, Lou semble avoir quelques flashs, mais je ne suis pas sûre que ce soient de vrais souvenirs.
Ils le voient toujours. Heureusement !


Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai une passion pour les facteurs. A pied, à vélo, à mobylette ou en voiture. Depuis toute petite, je les ai toujours considérés comme les messagers de la vie. Un peu moins maintenant que les mails et les téléphones portables ont quasiment tué le courrier postal et relégué les facteurs au rang de porteurs de factures ou de publicités.
Pierre, André, Nicolas, Christopher, Mouloud, Marie-Claire. Ils ont bercé mon enfance, m’ont porté mes premières lettres d’amour, les cartes postales de Bretagne de mes cousines, mes résultats du bac, les faire parts de mariage, de naissance, de décès de toute la famille, les colis de Noël de ma grand-mère.
Ma factrice actuelle s’appelle Rachel. Elle doit avoir une trentaine d’années et semble toujours de bonne humeur. En ville, les facteurs ne sont pas importunés par les chiens comme ils peuvent l’être à la campagne. C’est peut-être ça qui lui donne sa légèreté.
Elle passe chez moi entre 11h15 et 11h30. Sauf incident grave.


Quand j’étais petite fille, chaque mercredi midi, de juin à août, mon oncle Paul m’emmenait déjeuner en ville. C’est ma mère qui le lui avait demandé, je ne sais pas pourquoi. Nous allions manger dans un petit resto de la 47eme rue. Chez Alfredo. Le menu était simple, il n’y avait guère le choix. C’était plat unique. Nous nous retrouvions à l’arrêt de bus de Parks Boulevard juste en face du coiffeur. Quelle que soit l’heure à laquelle j’arrivais, il était toujours là avant moi. Il était toujours habillé de la même façon : un costume sombre sur une chemise blanche ouverte, sans cravate. Il en portait uniquement le dimanche.
Mais mon oncle ne m’aimait pas. Aussi ne faisait-il pas grand cas de mon arrivée près de lui. Il devait sentir ma présence, mais ne manifestait aucun sentiment. Sans détourner le regard, il portait la main à son chapeau, comme c’est l’habitude pour saluer une demoiselle, mais ne prononçait pas un mot et continuait la lecture de son journal comme si je n’existais pas.


Un midi, en sortant de chez Alfredo, nous avons assisté à une altercation entre un homme et celle qui devait être sa femme. Je ne les avais jamais vus. Il était question de pension alimentaire et de vêtements d’enfants. Du haut de mes douze ans, j’avais compris que ces gens étaient séparés et se déchiraient pour des raisons financières uniquement. Je ne voyais pas pourquoi ces problèmes et ces cris s’étalaient sur la voie publique. Ne pouvaient-ils pas trouver un lieu neutre pour régler leurs différends ?
– Ne bouge pas, je reviens !
A ma grande surprise, mon oncle Paul me plaqua là, sur le trottoir, au milieu du flot des passants qui repartaient au travail après leur pause.
Tout se passa sans violence ni coup d’éclat. Il traversa la route et se plaça devant l’homme. Il lui parla avec autorité en faisant un minimum de gestes. Calme. Imperturbable. L’homme tenta bien de répondre mais la voix ferme et autoritaire de mon oncle l’empêcha de continuer.
De son côté, la femme ne bougeait pas.


Après avoir une dernière fois tenté de répondre mais sans plus de succès, l’homme tourna les talons et quitta la place. Il tourna à l’angle de Damson Road et de Railway Avenue. Mon oncle ajusta son chapeau, jeta un regard dans ma direction et me fit un petit signe de la main que j’interprétais en « Reste là ! ». Puis il saisit la femme par le bras et tous deux s’engouffrèrent dans un bâtiment de type colonial que je n’avais jamais remarqué.
J’eus l’occasion de le scruter sous toutes les coutures car Oncle Paul me laissa là pendant vingt bonnes minutes. Un tel bâtiment au milieu de la ville était ce qu’il y avait de plus étrange. J’imaginais ce qui pouvait bien se passer derrière ces hautes fenêtres bleues qui donnaient sur un immense balcon qui semblait faire le tour de la maison. J’appris plus tard qu’il avait été bâti pour un industriel qui avait fait fortune dans l’importation de cigares de Cuba.
Soudain, mon oncle déboula sur le trottoir.
Seul.
Il me prit par la main.
Sans un mot.


Ma mère avait quatre frères et sœurs et elle se situait juste au milieu. Paul était l’ainé et l’avait toujours revendiqué. Il avait commencé à travailler de bonne heure après le décès de mon grand-père sur un chantier de construction des gratte-ciels de la ville au début des années soixante. Il était devenu, un peu contre son gré, le chef de famille et avait pris ce rôle très à cœur.
Rosalie était la deuxième et avait deux ans de moins que Paul. Je ne l’ai jamais connue.  Elle avait épousé un socialiste chilien rencontré en mars 1971. Ils étaient partis vivre à Santiago pour se rapprocher d’Allende qui lui avait promis un poste important. Maman pense qu’ils ont été arrêtés lors des purges qui ont suivi le putch de Pinochet en 19 73. On n’en a jamais eu la preuve. Mais il y a tant de gens de gauche qui ont bizarrement disparu à cette époque !
Il y a encore une photo de Rosalie sur le petit guéridon du salon de maman, près de la porte-fenêtre.
Elle n’a pas vieilli depuis que je suis née.


Visiblement, mes grands-parents étaient des gens réguliers puisque maman est née deux ans juste après sa sœur Rosalie.
Le 18 Juin 1950. Le jour du Grand Prix de Belgique de F1.
Mon grand-père était d’ailleurs en train de suivre le reportage à la radio lorsque Denise lui a annoncé que les contractions se faisaient de plus en plus rapprochées et de plus en plus douloureuses. Il a un peu pesté pour le principe mais est vite descendu chez Monsieur Hernandez, le voisin du dessous qui avait le téléphone, pour appeler un taxi et prévenir l’hôpital. Ensuite tout est allé très vite. Sur des chapeaux de roues, comme plaisantait Grand-père des années plus tard lorsqu’il se rappelait le Grand Prix et la naissance de leur troisième enfant.
Maman est arrivée à vingt heures trente. Mes grands-parents auraient préféré un garçon pour finir les vêtements de Paul.
Max arrivera deux ans plus tard.
Puis ce sera Sophie en 1954 qui remettra les jupes usées de maman.
Fangio a gagné.
Maman s’appelle Manuella.